Plus d’un siècle sépare la Grande Guerre de 1914-1918 du conflit qui ravage aujourd’hui l’Ukraine. Pourtant, une même réalité tragique les relie : celle des corps mutilés, des vies brisées, et de la nécessité de reconstruire l’humain au-delà de la chair perdue. À l’époque des « gueules cassées », les hôpitaux militaires improvisaient des appareillages rudimentaires pour des soldats revenus des tranchées sans bras, sans jambes, sans visage. Aujourd’hui, en Ukraine, ce sont les mines antipersonnel, les obus et les frappes d’artillerie qui laissent derrière eux des milliers d’amputés.
Depuis le début de l’invasion russe en février 2022, au moins 20 000 Ukrainiens ont subi une amputation, selon les estimations du centre de réhabilitation Superhumans à Lviv et ce chiffre pourrait atteindre jusqu’à 50 000 personnes d’ici la fin du conflit.
Ces chiffres, bien que partiels, donnent la mesure d’un drame humain massif, la majorité de ces blessés étant des soldats, jeunes pour la plupart. Mais ce que ne traduisent pas ces chiffres, c’est le nombre particulièrement important d’amputés de plusieurs membres et en particulier des membres supérieurs. Outre l’accès à des composants prothétiques de haute technologie particulièrement couteux, le nombre croissant d’amputés des membres supérieurs requièrent des équipes de rééducation spécialisées dans ce domaine. Or, le nombre d’orthoprothésistes qualifiés est actuellement très insuffisant pour répondre aux attentes de jeunes personnes désireuses de retrouver de l’autonomie et revenir à un mode de vie actif.
Face à cette urgence, l’Ukraine a vu naître plusieurs centres de rééducation spécialisés. Le plus emblématique est sans doute le centre Superhumans, fondé en 2023 à Lviv. Ce centre moderne, financé en partie par des philanthropes internationaux, a déjà réalisé plus de 1 300 appareillages prothétiques en un peu plus d’un an. Doté d’équipements de pointe, il offre bien plus que des prothèses : il propose un accompagnement psychologique, une rééducation physique intensive, et une réinsertion sociale.
À ses côtés, le centre Nezlamni (« Invincible »), également à Lviv, peut accueillir jusqu’à 10 000 patients par an, avec un atelier de fabrication de prothèses intégré.
Mais la reconstruction ne se limite pas aux patients. Elle concerne aussi les compétences. L’Ukraine fait face à une pénurie criante d’orthoprothésistes qualifiés. La formation de ces spécialistes, qui requiert des années d’apprentissage technique et médical, ne peut suivre le rythme effréné des besoins. Des partenariats internationaux ont été mis en place pour former du personnel local, mais les défis restent immenses : manque de matériel, de formateurs, et de structures éducatives adaptées.
Dans ce cadre, une délégation française conduite par le Professeur Jean PAYSANT s’est rendue sur place en juillet 2023 pour évaluer les besoins et réfléchir à la mise en place d’un accompagnement en termes de formations.
En février dernier, Human Study, une organisation internationale dédiée à l’éducation en prothèse et orthèse, a mené un programme de formation spécialisée pour les prothésistes, formation basée sur les normes ISPO.
Ce combat pour la reconstruction des corps rappelle celui mené après 14-18, quand les premières écoles de prothèse moderne ont vu le jour en Europe. Comme à l’époque, la guerre pousse la médecine à innover, mais aussi à humaniser. Car derrière chaque prothèse, il y a une histoire, un espoir, une volonté de vivre.
L’Ukraine, aujourd’hui, écrit une nouvelle page de cette histoire. Une page douloureuse, mais aussi porteuse d’un message universel : même dans la guerre, l’humanité peut se reconstruire.
Philippe IZARD
Orthoprothésiste
Membre des Comités Exécutif & Scientifique ISPO France
Président du Conseil National Professionnel du GAO
Directeur du réseau appareillage PROTEOR